1962 Le temps des copains

Lundi 26 mars 1962. Les jeunes Français•es se passionnent pour un trio de jeunes gens et pour leurs histoires sentimentales et familiales. Le temps des copains est le premier feuilleton à succès de la télévision française.
Au menu également de cette journée télévisuelle, des actualités et une allocution présidentielle.

Sélection musicale:

  • The Shadows – Foot tapper
  • The Bomboras – Last Call
  • ZZ en de Maskers – Quizas Quizas Quizas
  • The T-Bones – No Matter What Shape (Your Stomach’s In)

 

Transcription de l’épisode

Nous sommes le lundi 26 mars 1962. Si vous allumez la radio, vous pourriez entendre Johnny Hallyday vous demander de retenir la nuit, Chubby Checker vous proposer de danser encore le twist avec lui, Bob Dylan qui vient de sortir son premier album, ou Joan Baez qui vient de sortir son deuxième. Bienvenue au début des sixties.

Aujourd’hui à la télévision est un podcast qui explore tous les programmes de télévision qui ont été diffusé au cours d’une journée prise au hasard ou presque entre 1949 et hier.

On peut essayer de se rendre compte de ce que c’est que de regarder la télévision en 1962. Déjà quand on l’allume il n’y a pas le choix, il n’y a qu’une seule chaîne. C’est une époque où tout le monde regarde la même chose. Je dis tout le monde, mais ce n’est pas vrai, puisqu’il n’y a que 3 400 000 récepteurs en France, ce qui veut dire que moins de la moitié des Françaises et des Français ont un poste chez eux. Ensuite quand on veut regarder la télévision, il faut aussi l’allumer au bon moment de la journée. Le matin il n’y a rien, l’antenne ouvre comme on dit vers midi, et le premier programme de la journée est le journal télévisé. Ensuite, l’après-midi, coupure, les écrans sont vides. Puis les programmes reprennent vers 18 ou 19h, ensuite, le JT, et les émissions du soir. Il n’y a que le dimanche qui est une journée continue d’émissions puisque les gens sont chez eux.

Sonore responsable télévision:
« Certains disent « La télévision n’est pas assez divertissante, elle ne vise qu’à cultiver et nous avons envie de nous divertir ». D’autres disent au contraire « la télévision n’est pas assez éducative, elle doit contribuer avant tout à accroitre la culture des téléspectateurs ». « 

Si je regarde ce qui a été diffusé au cours de cette journée du 26 mars 1962, j’en vois un peu pour tous les goûts. Je vois du divertissement avec par exemple une variété au cours de laquelle sont invitées des vedettes du moment comme Richard Anthony, comme Les chaussettes noires… Je vois aussi une émission de sketchs, une émission culturelle. Ce soir en deuxième partie de soirée il y aura une émission sur la peinture. Et puis toujours dans le domaine éducatif, je vois aussi la télévision scolaire. C’étaient des programmes qui n’ont pas duré longtemps, c’étaient des petits cours filmés à destination des enfants qui faisaient en quelque sorte une classe à la maison en complément de l’école.

Sonore Catherine Langeais:
« Mais tout d’abord nous allons faire place à ce qui est au premier rang de nos préoccupations: l’actualité. »

Commençons alors par les actualités.

== ACTUALITÉS ==

Aujourd’hui au journal de 13h il y a beaucoup de choses. On apprend qu’il y a la fête des jonquilles dans une commune de Seine-et-Marne. On apprend aussi qu’il y a eu un accident de voiture à Aix-en-Provence, on est informés de la démission du premier ministre sud coréen, et aussi que les transports parisiens fêtent leurs 300 ans.

A 20h : allocution du général de Gaulle. Ce matin, un massacre a eu lieu à Alger puisque l’armée a ouvert le feu sur la foule: c’est la fusillade de la rue d’Isly, à Alger. Il est prévu que les Françaises et les Français soient s’expriment prochainement par référendum pour ou contre l’autodétermination du peuple Algérie. Et justement suite à cette fusillade du 26 mars, le président de Gaulle, dans son allocution, va inviter les électeurs et électrices à voter en faveur de l’indépendance algérienne.

Sonore Charles de Gaulle:
« En soumettant au peuple français le projet de loi du référendum, je lui propose d’adopter solennellement les mesures prévues par les déclarations gouvernementales du 19 mars en ce qui concerne, d’une part, le cessez le feu et l’autodétermination en Algérie.

Il faut aussi parler de ceux et celles qui la font cette actualités, c’est à dire les journalistes de la télévision. Or au cours des jours précédents, le présentateur du JT, Joseph Pasteur, a été suspendu de ses fonctions. On apprend dans les journaux que le conseil des ministres a jugé Pasteur trop « provocant » dans sa manière de de traiter de la politique intérieure. Comprendre, trop libre, trop critique. Il est vrai que Joseph Pasteur est l’animateur du syndicat des journalistes de la radio et de la télévision. A cette époque, la radio et la télévision française sont sous la tutelle du gouvernement. Les voix dissidentes ne portent jamais très longtemps.

Par ailleurs, les journalistes Étienne Lalou et Igor Barrère viennent de voir leur émission supprimée: elle s’appelait Faire face et proposait des reportages sur des sujets de société parfois sensibles. Or leur reportage sur l’euthanasie, puis celui sur l’intolérance et la violence, ont été coup sur coup interdits d’antenne. Leurs supérieurs leur ont proposé à la place de réaliser un numéro sur les accident de la route. Lalou et Barrère ont préféré saborder leur émission plutôt que de continuer à subir cette censure.

Sans transition, cette brève parue dans le Télérama de cette semaine (p.27) « Au déjeuner de la presse étrangère, le vendredi 16, M. de la Malène, Secrétaire d’Etat à l’Information, a déclaré: « Je ne pense pas qu’il y ait au monde un pays où la liberté d’expression des journalistes à l’égard du gouvernement soit aussi grande ».

Sonore documentaire sur la technique de la télévision:
« La télévision est au service de l’œil humain qui s’accommode admirablement de ses procédés. Il fusionne tous les points en une image unique. Comme au cinéma, la succession rapide d’images immobiles lui donne l’impression du mouvement. »

Au milieu de cette actualité un petit peu lourde il y a quand même un grand événement aujourd’hui à la télévision, c’est le retour des Copains.

== SUJET PRINCIPAL ==

Que vous ayez ou non une télévision chez vous, impossible de ne pas avoir entendu parler du feuilleton Le Temps des Copains. Rapidement raccourci en « les Copains », ce n’est pas le premier feuilleton de la télévision française, mais c’est son premier succès. Un succès immense – un peu plus tard on aurait pu parler d’un véritable « phénomène ».

Qui sont ces « copains »? Ce sont Étienne, Lucien et Jean. Trois jeunes garçons fraichement reçus au baccalauréat et qui « montent à Paris » comme on disait, pour entreprendre leurs études. Un en médecine, l’autre à Science Po, et le troisième aux beaux-arts. Ce feuilleton, très apprécié des adolescents, est emblématique de l’émergence de la jeunesse dans la société française d’après-guerre. Le ton est léger, les scénarios sans prétention, le propos loin d’être ébouriffant.

Extrait Le temps des Copains:
« –Ne fait pas ça si tu tiens à garder mon amitié. Tu es fou non? Tu tiens à briser ta carrière pour une Mariette?
–Je l’aime.
–Elle est remplaçable.
–Non.
–Si, elle est remplaçable. A des milliers d’exemplaires. Par des Nicole, des Claudine, des Marie-France, des Catherine, des Micheline. Parcours le calendrier et puis tu trouveras. Non mais regarde moi ces yeux bouffis! Tu es rentré à minuit? Où étais-tu?
–À Mouton-Duvernet.
–Mouton-Duvernet.
–Eh oui. J’essaie de retrouver la rue de Mariette. Il faisait nuit, j’ai pas bien fait attention, j’étais…
–Troublé? Hein? Ça on s’en est rendu compte.

Et pourtant, c’est un feuilleton qui plait énormément. Pourquoi? Il plait parce que c’est le premier feuilleton qui va parler des relations entre les adultes et les jeunes. On le sait ces relations intergénérationnelles peuvent être compliquées. Il va aussi parler des aspirations de la jeunesse, de leurs loisirs, de leurs amours. Ce n’est pas un feuilleton qui est très transgressif, loin de là, puisque les relations amoureuses qui y sont présentées sont tout à fait conformes à la morale de l’époque (il n’est pas envisageable de ne pas se marier pour les trois copains).

Le temps des copains c’est aussi et avant tout une grande histoire d’amitié entre trois jeunes garçons. Tout commence par leur emménagement en colocation dans une petite caravane où ils vivent à trois– étant donné le prix des loyers parisiens. Et des liens étroits se nouent entre eux au fil des épisodes. On assiste souvent à des scènes où la camaraderie est forte. Comme dans cette scène où Lucien a un coup de blues et envisage de rentrer dans le sud, et Jean vient le rattraper pratiquement de justesse.

Extrait Le temps des Copains:
« –Dis-donc, il faut que je vienne te rechercher jusqu’au Luxembourg? Tu es parti de la caravane à l’aube et Étienne me dit que tu fais tes malles!? Mais tu peux pas te confier à nous, non, si tu as un problème? A quoi servons-nous, nous, hein? Et l’amitié, à quoi ça sert?
–Excuse-moi Jean, je t’aime bien mais tu ne peux rien pour moi, je n’ai aucun talent.
–Mais qu’est-ce que tu en sais enfin? Tu ne pousses jamais rien à bout. Tu t’arrêtes toujours au milieu du chemin. Allez allez, à confesse mon vieux, tu n’y échapperas pas.
–Jean, ce que je voudrais faire ça s’est déjà fait, tout s’est déjà fait. Des fruits, des fleurs, des feuilles et des branches. Moi ce que je voudrais faire, c’est des rues, de la couleur, qui gicle, qui hurle, qui éclate! »

Lucien que l’on vient d’entendre – celui qui a un accent méridional – Lucien est joué par un acteur qui s’appelle Henri Tisot. Et Henri Tisot, c’est celui des trois acteurs jouant les copains qui va connaître la plus grande notoriété. Rapidement il devient une immense vedette de télévision. Il fait régulièrement l’objet d’articles dans la presse magazine télé, où l’on apprend par exemple qu’il est réclamé dans tous les galas du moment, qu’il participe à des émissions de variétés, et qu’il se lance dans une carrière au cinéma. Son parcours est assez classique de celui des acteurs et actrices révélées par la télévision – lui choisira en plus de mener une carrière au music hall en s’illustrant dans des numéros d’imitation du général de Gaulle. Son sketch, enregistré sur disque, a été en tête des ventes de novembre 1961 à février 1962, et s’est vendu à 500 000 exemplaires.

Sonore Henri Tisot imitant le général de Gaulle:
« Je comprends très bien Messieurs que, dans le monde où nous sommes, les choses étant ce qu’elles sont, c’est essentiellement sur ce qu’ils pensent qu’est éveillée la curiosité professionnelle des membres de la presse. Et je réponds que si Henri Tisot veut se laisser entraîner à une rupture avec moi-même, eh bien je n’y ferais aucune opposition, et je lui souhaite d’avance bien du plaisir. Jamais, plus qu’ici, et mieux que ce soir, je n’ai senti combien c’est beau, combien c’est grand, combien c’est généreux, Paris! Vive Paris, vive la France!

Revenons à ce qu’il se passe ce 26 mars 1962. Ce n’est pas le début du Temps des copains, c’est sa reprise, c’est-à-dire que c’est le début de la deuxième série (à cette époque on parle de série plutôt que de saisons). la première série du temps des Copains a été diffusée à partir du 16 octobre 1961. Elle a compté 50 épisodes très cours de 13 minutes, c’est un format courant dans les années 1960, et chaque épisode a été diffusé chaque jour avant le JT de 20h – là aussi, un créneau de choix pour le feuilleton. Le succès de la première série est tel qu’une seconde est mise en chantier rapidement. Or ce n’est pas du tout la norme. Il est inhabituel qu’une série connaisse une suite. Jusqu’à présent il n’y avait eu que des feuilletons qui s’étaient interrompus à la fin de la diffusion de la première saison, comme c’était censé se passer. Ce retour souligne le succès du Temps des copains.

Durant plusieurs semaine, Télé 7 jours a entretenu l’attente en publiant dans chaque numéro deux pages d’une bande dessinée épisodique. Elle parait dans les pages jeunesse du magazine, juste avant la bande dessinée Ivanhoé, tirée elle d’un feuilleton britannique qui a connu un très grand succès en France au même moment. Le scénario de la bande dessinée des Copains est signé de Jean Canolle lui-même, le créateur et auteur du feuilleton télévisé, et les dessins sont de Raymond Poïvet, qui a une certaine réputation dans l’édition de bande dessinée. C’est dire si Télé 7 Jours s’est assuré une belle exclusivité. Dans cette bande dessinée directement dérivée du feuilleton télévisé, on y suit les trois Copains en vacances, leurs petites surprises, leurs amours. La bande dessinée se clôt une semaine avant le retour du feuilleton à la télévision sur cette case: «les Copains se décident enfin à reprendre l’avion pour Paris… ils vous donnent rendez-vous le 26 mars sur votre écran de télévision».

Ce retour est attendu par beaucoup de téléspectateurs et téléspectatrices. Mais si Télé 7 Jours est enthousiaste, un autre titre de la presse magazine se montre plus prudent. C’est Télérama. Sa rédaction émet des réserves et s’interroge : un feuilleton doit-il à ce point s’étirer? Ce n’est pas habituel, comme on l’a dit, qu’un feuilleton connaisse une suite. Les téléspectateurs n’ont pas l’habitude. Les auteurs non plus d’ailleurs. Le public ne va-t-il pas se lasser de voir revenir les mêmes personnages? Est-ce qu’il va y avoir de l’originalité par rapport aux histoire qui ont été racontées dans les 50 premiers épisodes?
Réponse ce soir à 19h25 sur votre écran.

En tous les cas, ce succès du Temps des Copains est important pour la suite. Il a prouvé que ce genre de programme pouvait fédérer un très large public. Et cela va être un signal fort, pour les dirigeants de la Radiodiffusion Télévision Française (la RTF). Ces dirigeants vont prendre conscience que le feuilleton est un programme intéressant pour attirer et retenir le téléspectateur : Le feuilleton fidélise. C’est le même phénomène que pour le roman feuilleton du XIXe siècle : pour lire la suite de l’épisode, il fallait acheter le journal du lendemain. Et bien c’est pareil pour le feuilleton télévisé : si on souhaite voir la suite, il faut allumer son poste le lendemain à la même heure.

Le feuilleton télévisé va donc contribuer à faire adopter aux Françaises et aux Français le rythme de la télévision, il va leur apprend à devenir téléspectateurs en somme. Il va donc y avoir un engouement fort pour le feuilleton télévisé dans les années suivantes, avec une production massive : puisque de 1965 à 1970, il y a en moyenne 23 nouveaux feuilletons mis à l’antenne chaque année.

Même si Le temps des Copains a été un beau succès de la saison 1961-1962, il n’explique pas à lui tout seul la mode du feuilleton qui va suivre. Il manque encore un autre gros succès pour qu’il mérite sa place de programme phare de la télévision. Justement, la RTF annonce pour l’année 1963 la diffusion de deux nouveautés : un feuilleton sentimental titré Janique Aimé, et un feuilleton historique se déroulant pendant la guerre de cent ans, Thierry la Fronde.

== DANS LA PRESSE ==

Et que peut-on lire dans la presse de ce lundi 26 mars 1962 ?

J’ai ouvert quelques journaux et j’ai lu qu’il pourrait y avoir une grève dans très peu de temps chez les personnels de la télévision.
On annonce que Johnny Hallyday, en partance pour les Etats-Unis, va passer à la télévision dans le célèbre Ed Sullivan Show.
Télé 7 Jours publie une enquête rapportant des indiscrétions des tailleurs des vedettes de la télévision. Entre autres scoops on apprend que Raymond Marcillac ne sait pas choisir ses cravates, et que Pierre Bellemare préfère les ceintures aux bretelles. On attend bien sûr leur droit de réponse.

== COURRIER DES LECTEURS ==

J’ai également parcouru le courrier des lecteurs de la presse magazine télé. Dans le Télé 7 Jours de cette semaine, un téléspectateur de Toulon se plaint de la « vague de tristesse et de monotonie qui déferle sur le petit écran. Dieu, que de tristes programmes nous sont proposés! » Parmi les programmes qui lui ont déplu, Les raisins de la colère, adapté du roman de Steinbeck. Heureusement, écrit ce téléspectateur, que Roger Pierre et Jean-Marc Thibault apportent un peu de gaité.
Une téléspectatrice de la Sarthe, quant à elle, déclare apprécier les variétés, mais regrette qu’elles passent toute à des heures de grande écoute. Pour voir des émissions sur la littérature et les arts, il faut veiller tard, se plaint-elle.

Nous somme le lundi 26 mars 1962, et ce soir l’antenne fermera à 23h50.

== A LA RADIO ==

Et si vous n’avez pas la télévision chez vous ou que vous n’aimez pas le programme, sachez qu’à la radio ce lundi il y a:

  • sur la station France III, un documentaire sur la civilisation polonaise et une émission sur Claude Debussy
  • des chansonniers sur Radio Luxembourg, RMC et Europe n°1
  • Une émission de sociologie religieuse sur Radio Vatican

C’est tout pour aujourd’hui.

Aujourd’hui à la télévision est un podcast de Thibault Le Hégarat.

Avec dans ce numéro les voix de Pierre Bellemare, Denise Fabre, Michel Drucker, Jean Thévenot, Catherine Langeais, Claude Contamine, et un téléspectateur du Nord.

Les archives que vous avez pu entendre sont conservées par l’institut national de l’audiovisuel.

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