1969 Les Français écrivent aux Shadoks

1969. D’affreuses bestioles reviennent envahir la télévision, et la France est divisée. Les Shadoks sont de retour.
L’opinion a été tellement divisée qu’une émission est consacrée aux lettres de protestations que les téléspectateurs ont adressé à la télévision, c’est le Service de la recherche de l’ORTF qui la produit, et c’est Jean Yanne qui la présente.

Sélection musicale:

  • Creedence Clearwater Revival – Proud Mary
  • Diana Ross & The Supremes – Someday We’ll Be Together
  • The Doors – Touch Me
  • Dusty Springfield – Take another little piece of my heart
  • The Foundations – Build Me Up Buttercup
  • Jefferson Airplane – White Rabbit
  • The Jimi Hendrix Experience – All Along The Watchtower
  • Joe Dassin – Ma bonne étoile
  • Led Zeppelin – Good Times Bad Times
  • Led Zeppelin – The Girl I Love She Got Long Black Wavy Hair
  • Pierre Henry – Messe pour le temps présent – Prologue
  • Pierre Henry – Messe pour le temps présent – Psyché Rock
  • The Stooges – 1969
  • Tommy James & The Shondells – Crimson and Clover
  • The Zombies – Time Of The Season

 

Transcription de l’épisode

Nous sommes le dimanche 21 mars 1969. Chez votre disquaire favori, vous pourriez vous procurer « Yellow Submarine » des Beatles, ou « Rêve et Amour », le 11e album de Johnny Halliday. Chez un disquaire un peu plus pointu, vous pourriez dénicher le premier album de Led Zeppelin ou celui du Creedence Clearwater Revival.
1969, année électrique.

==INTRO==

Mars 1969.
L’année 1968 a laissé des traces. Pas seulement sur le président De Gaulle, qu’on dit usé par le pouvoir. Sur la télévision aussi. Le printemps 1968 a vu de nombreux journalistes, producteurs et techniciens se mettre en grève. Pourquoi ? Parce qu’ils se plaignaient des ingérences du pouvoir. Eux voulaient informer les téléspectateurs du mouvement étudiant et ouvrier de mai 68, et le pouvoir les a censurés. Dix mois après ces grandes grèves, de nombreux grévistes ont été renvoyés, plusieurs visages ont disparu de l’écran, beaucoup de programmes ont été arrêtés, certains pourtant unanimement appréciés comme Cinq colonnes à la Une, Lectures pour tous ou encore Tilt, un jeu animé par Michel Drucker – oui, Michel Drucker a été renvoyé de la télévision en 1968. Moins d’un an après, il avait trouvé une petite porte pour y revenir.

Conséquence également des troubles de l’année 1968, l’information est plus verrouillée que jamais. Dans les kiosques, les quotidiens nationaux parlent du premier vol réussi du Concorde, l’avion supersonique français. Ils évoquent aussi la première femme première ministre de l’État d’Israël. Ils parlent des tensions entre l’URSS et la Chine. Et, bien sûr de la guerre au Vietnam. A la télévision rien de tout cela. Dans le JT de ce 21 mars 1969, le journaliste Jean-Claude Narcy est dépêché sur le lieu d’un accident de poids lourds sur la nationale 6 près des Mureaux, dans les Yvelines, il rend compte de l’état du blessé, et montre les traces de pneu sur la route. Puis succède un reportage sur l’ouverture d’un parking à Orly. On voit à l’image des autos qui y entres, d’autres qui en sortent. Voilà.

Pourtant en ce 21 mars 1969, quand on regarde la grille des programmes, on a l’impression que la télévision a retrouvé son visage d’avant. Qu’elle s’est réinstallée dans une petite routine. On trouve :

  • Des journaux à midi, 20h et 23h bien sûr.
  • L’après-midi, la télévision scolaire pour les jeunes (aujourd’hui une leçon sur la géographie, une autre sur Victor Hugo, et une dernière sur l’art Maya).
  • Un jeu télé à 18h.
  • Deux feuilletons avant le JT : à 19h15 pour les plus jeunes, Kiri le clown. Et à 19h45, pour un public plus familial, Les oiseaux rares, sorte de sitcom à la française, l’histoire de cinq sœurs de 16 à 22 ans qui, toutes, cherchent l’homme de leur vie.
  • Ce soir, une pièce de théâtre sur la première chaine et un film sur la deuxième.
  • Et puis dans le reste de la semaine, des variétés en soirée, les sports le dimanche, etc.

On dirait que la télévision a repris le cours ordinaire de ses programmes d’avant la crise de mai-juin 1968.

Pourtant, quand on y regarde de près, quelques programmes montrent que la télévision est en train de changer. Tout le mérite n’en revient pas au bouleversement culturel de mai 68, il est trop tôt, mais aussi parce certains changements étaient déjà amorcés depuis quelles années. On va voir maintenant ce que la télévision propose de plus original ou différent en ce mois de mars 1969.

==DIM DAM DOM=

A 22h, trois syllabes : Dim Dam Dom.
Dim dam dom, un magazine destiné aux femmes que l’on doit à la productrice Daisy de Galard. Il a été créée en 1965 sur la deuxième chaîne, la seule chaine de télévision en couleurs (rappelez-moi de consacrer un numéro de ce podcast à la télé couleurs). Dim (pour dimanche), dam (pour mesdames), dom (parce que les hommes aussi sont concernés). L’émission a gardé son titre même si elle passe désormais le vendredi.

Au programme ce 21 mars 1969, un segment sur les parapluies, un autre sur les pédicures chinois, une séquence sur le métier de retoucheur photographique, et un extrait d’un ballet chorégraphié par Maurice Bégard. Une séquence présente des robes à imprimés floraux à l’intérieur de la halle aux fleurs du marché de Rungis, une manière de ramener un peu de poésie dans un lieu qui en manque beaucoup plus que les anciennes halles de Baltard.

Dim Dam Dom, on le voit, est magazine qui mélange la mode, les arts et le spectacle. C’est un programme qui cherche à surprendre et qui y parvient. Pas seulement par ses discours féministes. La réalisation de Dim Dam Dom est audacieuse avec des séquences comme on n’en n’avait jamais filmé (avec la caméra à l’envers par exemple. Certains reportages ont un montage déroutant, d’autres sont tournés dans des lieux insolites. On voit aussi les coulisses avec des techniciens qui préparent l’émission. Dans les séquences tournées en studios, les décors se font avant-gardistes. Les costumes des danseurs et danseuses chatouillent la rétine par leurs formes et leurs couleurs. Le corps des femmes est mis en valeur (séquences de mode oblige), mais avec sensualité et audace. Je pense ici à une certaine séquence du 17 janvier 1969 montrant, en gros plan, une bouche féminine sourire, fumer une cigarette avec un rouge à lèvre gris métallisé, ou boire du lait à la bouteille, séquence qui aura certainement marqué les couples présents devant leur téléviseur ce soir-là.

Cette émission témoigne de la grande inventivité qui sévit à l’ORTF à la fin des années 1960. Dans Dim Dam Dom il y a une véritable recherche dans l’image et dans le ton, des jeux avec les formes et les couleurs, l’envie d’être en décalage avec la façon de faire. Les réalisateurs et producteurs cherchent à inventer un style télévisuel qui ne serait pas celui du cinéma, à faire de la télévision qui ne serait pas juste de la radio avec des images. L’électrochoc a été Les Raisins Verts, l’émission de variétés de Jean-Christophe Averty, qui a divisé l’opinion en 1963. Depuis cette date, d’autres programmes ont continué de casser des codes visuels et narratifs de la télévision, et Dim Dam Dom le fait avec un certain talent, même si l’émission passe pour être un peu élitiste et pas accessible à tout le monde.

==SUJET PRINCIPAL==

**Ouverture**

Depuis le mois de février 1969, la deuxième chaîne rediffuse vers 20h le feuilleton « les Shadoks », déjà diffusé l’an dernier. Chaque épisode est suivi par un nouveau programme: Les Français écrivent aux Shadoks. Sa formule est à première vue assez étrange : l’humoriste Jean Yanne y lit les lettres que des téléspectateurs et téléspectatrices ont adressé aux bureaux de la télévision. Pas n’importe quelles lettres : uniquement celles qui concernent une émission bien spécifique : Les Shadoks.

Sonore Jean Yanne:
« Voyez-vous il y a quelques temps le service de la recherche vous a proposé l’émission des Shadoks. Et immédiatement la France a été divisée en deux. »

Or la grande majorité des lettres que lit Jean Yanne se plaint de l’émission des Shadoks

Sonore Jean Yanne:
« Ohlala, supprimez vite ces Shadoks. Quelle horreur et quel calvaire. »

Beaucoup réclament même la suppression de ce feuilleton.

Sonore Jean Yanne:
« Les Shadoks n’ont pas leur place dans un programme français. Elles dégoutent les grands et n’amusent pas les petits. »

Plus rares sont les lettres qui adressent des félicitations à ce programme.

Sonore Jean Yanne:
« Oui pour les Shadoks, les personnes qui ne veulent plus de cette émission bien de chez nous ne sont pas intelligentes. »

Les avis étaient déjà très partagés sur Les Shadoks à la première diffusion, la télévision française décide donc d’en remettre une deuxième couche.

Sonore Jean Yanne:
« Et tous les soirs vous verrez donc à nouveau cette émission des shadoks avec les commentaires sur le courrier des shadoks que votre serviteur aura le plaisir et la hargne de vous présenter. Voilà. »

L’ORTF (comme s’appelait la société de radio et de télé publique à cette époque, l’Office de Radiodiffusion Télévision Française)…

Sonore Jean Yanne:
« On dit un office. »

…l’ORTF aurait reçu 5000 lettres, la moitié venant de téléspectateurs ayant adoré, l’autre moitié ayant détesté.

Sonore Jean Yanne:
« Ne dites pas « votre office elle est dégoutante ». »

Tout ce courrier reçu par les personnels de télévision a inspiré la création de ce programme court, les Français écrivent aux Shadoks justement pour répondre à ce courrier. Dans l’épisode que vous allez entendre, Jean Yanne incarne un télépectateur qui est pour les Shadoks, et Daniel Prévost un téléspectateur totalement contre. Le générique de l’émission a bien précisé que « tous les adjectifs et substantifs lus dans cette séquence sont extraits des lettres des téléspectateurs ».

Sonore Jean Yanne et Daniel Prévost:
« –Moi je vous le dis catégoriquement, Les Shadoks je trouve ça génial.
–Oui eh bien moi je vous dis que c’est pour les arriérés.
–C’est très spirituel
–C’est d’une ineptie flagrante.
–C’est aimable.
–C’est dément.
–C’est oxfordien.
–Non je trouve que c’est de la folie moi.
–C’est ironique.
–C’est pour les désaxés.
–C’est plein de bonne volonté.
–C’est idiot, c’est idiot.
–C’est français.
–Non c’est débile, c’est débile.
–Mais c’est un humour nouveau et vivifiant.
–Non c’est pour les imbéciles.
–Mais non mais non sûrement pas, c’est drôle.
–C’est farfelu.
–C’est marrant quoi, ça a du ressort.
–C’est d’une insanité.
–C’est formidable, c’est ingénieux.
–C’est insensé.
–C’est passionnant.
–Nan…
–C’est original.
–Mais c’est loufoque. Ca vous plait pas parce que c’est loufoque.
–(voix se chevauchant) …ces horribles petites bêtes
–C’est plein de santé morale, c’est naturel, c’est cocasse.
–C’est une économie de somnifères.
–C’est plein de finesse, c’est un bienfait national.
–C’est d’une idiotie évidente.
–Mais c’est full of spirit, voilà ce que c’est, je vous le dis en bon français.
–Nan, c’est (voix se chevauchent).
–C’est full of spirit, plein de suspense.
–C’est un massacre télévisuel flagrant.
–C’est subtil, c’est gai, c’est super lubrifiant.
–Les Shadoks pour les cinoques.
–C’est désopilant, vous comprenez…
–C’est tordu…
–…c’est désopilant c’est tout ce que je veux dire.
–…c’est laid.
–C’est une écriture du réel, alors évidemment, vous…
–C’est ignoble, c’est ignoble ! »

Pour bien comprendre les raisons de ces lettres ulcérées ou enthousiastes, il faut revenir sur le feuilleton qui en a été la cause.

***Recap feuilleton***

Sonore Jean Yanne:
« Les Shadoks, que signifie ce nom ? D’où vient-il ? Je ne l’ai pas trouvé dans le Larousse. »

Ca ne risque pas, car c’est le créateur de l’émission, Jacques Rouxel, qui l’a inventé. Il a voulu un nom avec des consonnes dures qui inspire la méchanceté.

Qu’est-ce qu’un Shadok au juste ? Eh bien une vilaine bestiole, voilà ce que c’est. Il ressemble à un volatile, mais incapable de voler. Il a un bec avec des dents, un corps tout rond et deux jambes en fil de fer. Il est bête, mesquin, et il émet un son désagréable quand il parle, écoutez : [sonore cri shadok]
Il fait à peu près ça quand il parle : (cri)
Ça c’est un Shadok. [sonore cri shadok]
Ça c’est moi qui l’imite : (cri)
Pas mal hein ?

Sonore Jean Yanne:
« Au siècle où nous sommes cette émission conviendrait mieux à des débiles mentaux, voilà mon opinion de médecin. »

Même si le Shadok ressemble à un animal, c’est un animal intelligent. Enfin, intelligent c’est vite dit. Ils ont un langage… mais incompréhensible, un système de numérotation… trop complexe pour être utile, des outils… qui ne marchent jamais… et une organisation sociale… absurde. Tout, chez eux, est calamiteux.

Dans les documents que l’ORTF a envoyés à la presse, on constate que le titre original de l’émission était « les Shadoks et les Gibis ». Aujourd’hui on se souvient surtout des Shadoks, mais la première série de ce dessin animé montre effectivement, à parts égales, les méchants Shadoks et les gentils Gibis. Les Gibis sont l’antithèse des Shadoks. Il ressemblent à des petits cochons d’inde coiffés d’un petit chapeau melon. Ils sont très intelligents, ils aiment inventer des objets nouveaux, réfléchir ensemble à des problèmes de maths, et surtout ils aiment danser, faire de la musique et regarder des feux d’artifice.

Chaque espèce vivait au départ sur sa propre planète, jusqu’à ce que les deux décident de migrer vers la Terre, qui jusqu’à présent est inhabitée. Or si les Gibis réussissent tout ce qu’ils entreprennent, les Shadoks échouent systématiquement. En fait ce qu’ils savent faire le mieux, c’est pomper. Chaque appareil qu’ils inventent nécessite que plusieurs Shadoks pompent pour le faire marcher. Et généralement leur survie en dépend. Ces pauvres bestioles se condamnent elles-mêmes à pomper indéfiniment. Absurde existence.

Sonore Les Shadoks:
« Tandis que pendant ce temps-là, les Shadoks, eux, pompaient, pompaient, pompaient. Ils pompaient le matin, ils pompaient l’après-midi, ils pompaient le soir, et quand ils ne pompaient pas, ils rêvaient qu’ils pompaient. Ce qui revenait exactement au même car la cosmopompe avait été spécialement étudiée. »

**Conception / innovation**

D’où viennent ces créatures littéralement d’un autre monde ? On doit Shadoks et Gibis au dessinateur Jacques Rouxel.

Sonore Jean Yanne:
« Je soussigné Lucien Morel, conseiller municipal, informe que l’émission des Shadoks et son auteur doivent être internés parmi les faibles d’esprit. »

Ancien élève d’HEC, formé à la publicité et au marketing, Jacques Rouxel bifurque après ses études vers le dessin et la création audiovisuelle. Vers 35 ans il a l’idée de proposer à l’ORTF un dessin animé court visuellement simple. Il veut un équivalent aux bandes dessinées quotidiennes, les comic strips de la presse anglo-saxonne. Pour son projet, il s’est associé avec le réalisateur René Borg.

Sonore Jean Yanne:
« Monsieur, je m’appelle Dominique, j’ai 12 ans, ma sœur 14, mes parents 40 et ma grand-mère 78 ans. Quel âge faut-il avoir pour être intéressé par cette émission ? »

Le dessin animé des Shadoks a surpris tous les téléspectateurs, tant il est différent de tout ce qui passait sur les écrans de l’époque.

Sonore Jean Yanne:
« Outre l’idiotie du sujet, le dessin est vraiment au-dessous de tout. La technique y est vraiment ramenée à sa plus simple expression. J’espère vraiment que le manque de crédits en est la cause. »

Le dessin de Jacques Rouxel va à l’économie : quelques traits, pas de détails, des fonds colorés sans décor. Ce graphisme a totalement décontenancé les téléspectateurs parce qu’il est à rebours complet des canons du genre. Dans ces années 1960, c’est Walt Disney la référence, c’est à dire du réalisme, des expressions travaillées, un soin extrême apporté à l’animation. Or Disney faisant école, les autres dessins animés ont tendance à le prendre pour modèle. C’est justement de tout cela que Jacques Rouxel veut se démarquer. D’ailleurs il ne prétend même pas être un bon dessinateur selon les critères du moment. Il veut proposer autre chose.

Sonore Jean Yanne:
« Messieurs. Il est honteux de voir une émission comme les Shadoks, il serait souhaitable de voir des films plus récents et Français. »

Innovation visuelle donc, innovation technique aussi. Les Shadoks n’auraient pas pu bouger sous nos yeux sans une invention : l’animographe, mise au point peu de temps auparavant par, Jean Dejoux, un chercheur qui travaille à l’ORTF. Cette invention astucieuse permet d’animer du mouvement plus facilement que la technique traditionnelle, puisqu’elle nécessite trois fois moins de dessins.

Sonore Jean Yanne:
« En espérant les voir disparaître. Sincères amitiés. »

Innovation enfin dans le domaine de l’écriture. L’histoire contée dans Les Shadoks est très différente des scénarios de télévision de cette époque. D’abord parce que, dans le fond, c’est de la science-fiction. On y parle de fusées interplanétaires, de voyages sur la lune et d’aventures dans le cosmos, de chapeaux télépathiques et de graines qui font pousser des maisons. Les auteurs assument avoir écrit une histoire différente, qui réclame un réel effort d’imagination – or à cette époque, les responsables de la télévision française prenaient bien soin d’éviter que les mondes de l’imaginaire ne s’invitent à la télévision (ça je vous en parlerai une autre fois).

Sonore Jean Yanne:
« S’il vous plait plus de Shadoks, c’est aberrant. »

Ensuite la différence réside aussi dans le ton. Jacques Rouxel pratique l’absurde et le non-sens à une époque où ils étaient absents de la télévision. Il est très inspiré par des auteurs absurdes comme Alphonse Allais, par des surréalistes comme Raymond Queneau, mais aussi par l’humour anglais. Certains téléspectateurs ont apprécié cette écriture originale et décalée :

Sonore Jean Yanne:
« Oui c’est un bienfait national. C’est du Voltaire, du Jean Yanne (merci beaucoup), du Boris Vian. Mieux que du Shakespeare, c’est de l’humour français digne d’être britannique. »

Mais le public français n’a pas forcément apprécié être confronté au non-sens chaque jour de la semaine. Au fil des épisodes, Rouxel a bâti une logique Shadok et une science Shadok, qu’on peut résumer ainsi : des postulats absurdes, mais une méthode infaillible. Et le résultat, de notre point de vue, est catastrophique

Sonore Les Shadoks:
« Chez les Shadoks la situation est satisfaisante: les essais de fusée continuent à très bien rater. Car c’était un des principes de base de la logique Shadok: ce n’est qu’en essayant continuellement qu’on finit par réussir. Ou en d’autres termes: plus ça rate, plus on a de chances que ça marche. »

Le texte des Shadoks est lu par le comédien Claude Piéplu. Sa diction et son timbre si reconnaissables ont énormément contribué à la singularité de ce feuilleton. Mais son jeu d’acteur a irrité aussi beaucoup de téléspectateurs.

Sonore Jean Yanne:
« La télévision, elle ferait bien de nous laisser dans le noir complet pour le bien de nos yeux et de nos nerfs. »

Malgré tout cela, malgré le dessin rudimentaire, malgré l’écriture sans queue ni tête, malgré le narrateur nasillard, malgré la musique qui vrille les tympans, certains téléspectateurs ont quand même apprécié… ce qui est – vous l’avouerez – à désespérer des Français.

Sonore Jean Yanne:
« Ceci se passe de commentaire nous avons quand même des lettres pour : M. le directeur… qualités esthétiques, intellectuelles et morales, et parce que son interprète a la même voix que mon curé et que je prends désormais un intérêt accru aux sermons dominicaux. »

**Une caricature des Français ?**

Les téléspectateurs se sont beaucoup interrogés en regardant Les Shadoks. Ils ont essayé d’y trouver une signification, une morale, des références cachées, bref du sens. Et puis, ils ont été pris d’un doute : et si les Shadoks c’étaient eux ? Beaucoup ont craint que les Shadoks ne soient une caricature des Français. Ce qui n’était pas à leur avantage : les Shadoks, on l’a dit, sont bêtes, ils sont rustres, ils sont obstinés, ils s’acharnent même dans l’erreur, leur raisonnement est faussé, leur logique est absurde. Ils ont un roi, des superstitions, plein des traditions idiotes.

Avec cette grille de lecture là, si les Shadoks sont les Français, alors les Gibis représentent les autres nations, à la culture plus raffinée, à l’esprit plus fin, et surtout à la technologie plus avancée (les Gibis ont une fusée qui fonctionne, eux).

Sonore Jean Yanne:
« Messieurs, honte aux Shadoks ! Ma honte d’être Français quand on voit des stupidités pareilles. Et c’est l’avis de presque tous les Belges. »

D’autres commentateurs ont considéré que les Shadoks et les Gibis incarnaient deux catégories de Français, les obtus et sans une once de sens pratique d’un côté, les malins et astucieux de l’autre. Plus largement, les Shadoks ont été perçus comme l’expression de la bêtise humaine dans son ensemble.

Sonore téléspectatrice:
« Quand on voit des gens se tuer au Vietnam et discuter à Paris si la table de la conférence de paix doit être ronde oblongue ou carrée ou autre forme, évidemment on ne peut s’empêcher de trouver une ressemblance. »

Les Shadoks ce serait donc nous tous, quand nous nous montrons bornés, quand nous sommes de mauvaise foi, quand nous raisonnons de manière objectivement absurde, quand nous nous attachons à nos principes envers et contre toute logique, etc. Leur créateur Jacques Rouxel n’a en tout cas jamais confirmé que c’était une caricature des Français.

Au final quelle que soit l’explication que l’on souhaite donner à ce feuilleton, il bouscule tellement les repères des Français que l’on comprend que de nombreuses personnes se soient étranglées en le regardant.

Sonore Jean Yanne:
« Bon la question est réglée maintenant il y a de gens qui ne peuvent pas supporter les shadoks. Mais il y en a d’autres non seulement ils ne peuvent pas les supporter mais en plus h-h-h-h ils étouffent, ils sont là devant leur poste « Encore les Shadoks! » alors là vous savez nous frôlons l’infarctus. »

Alors comment ce programme a-t-il pu se retrouver à la télévision ?

**Le service de la recherche**

Selon la presse, il n’a pas été facile d’imposer les Shadoks à l’antenne. Le directeur du service de la recherche, Pierre Shaeffer, et Emile Biasini, ont du se battre pour qu’ils soient diffusés. Un mot quand même sur Pierre Shaeffer : c’est un polytechnicien qui a d’abord mené ses expérimentations sonores à la radio. C’est lui qui a proposé la création d’un Service de la recherche de l’ORTF, et qui en assure la direction. Ce service de la recherche c’est en fait un grand laboratoire qui emploie 150 personnes, surtout des chercheurs.

Sonore Jean Yanne:
« Bonsoir vous savez qu’on a beaucoup parlé des pionniers de la télévision, de M. Barthélémy… eh bien nous aussi au service de la recherche nous sommes des pionniers de la télévision. »

Le service de la recherche mène des expérimentations sur l’image et le son. Le style inédit des Shadoks s’inscrit complètement dans les travaux du service. En plus, cette époque voit apparaît un nouveau genre musical, la musique concrète, que Pierre Shaeffer a aidé à développer. C’est justement dans ce genre là que s’inscrit Robert Cohen-Solal, le responsable des bruitages et de la musique sur les Shadoks.

Sonore Les Shadoks:
« La musique shadok, vous le voyez, consistait en grande partie à faire du bruit avec n’importe quoi. Car c’était un des principes de base de la musique shadok: pour une oreille bien exercée, il n’y a pas de bruit qui ne puisse être entendue comme une musique. Et réciproquement. Le tout est une question d’exercice. »

Le service de la recherche avait déjà produit des émissions dans des registres très différents, certaines expérimentales, et d’autres plus accessibles. On peut citer Les conteurs, programme qui donnait la parole à des personnes âgées de régions rurales, invités à raconter leur vie, et qui a beaucoup plu au public.

**Programmation**

Les Shadoks débutent le lundi 29 avril 1968. Leur histoire est contée en épisodes de moins de deux minutes, du lundi au vendredi.

Sonore Jean Yanne:
« Cette émission stupide passe à une heure où nous sommes obligés de la suivre. (à part) On ne peut pas échapper à ça, les Shadoks les traquent. Elle oblige adultes et enfants à la suivre alors qu’elle ne s’adresse à aucun public. »

La grande chance des Shadoks est d’avoir été diffusés sur la première chaîne à 20h30 c’est-à-dire à un créneau où tout le monde est devant son écran. Si elle avait été diffusée tard le soir, comme c’est souvent le cas des programmes expérimentaux du service de la recherche, elle aurait été moins regardée, et aurait moins fait parler d’elle. Or 20h30 c’est l’heure d’audience maximale, quand toute la famille vient de regarder le journal et se prépare au film du soir.

Ce qu’il faut également savoir, c’est que les téléspectateurs de cette période sont des gros consommateurs. Ils ont généralement acheté (cher) leur téléviseur il y a peu de temps, et il regardent le plus de programmes possible. Y compris donc ce qui ne leur plait pas. D’où des courriers très négatifs de téléspectateurs qui se sont infligés Les Shadoks, montrant que beaucoup de personnes ont regardé ce feuilleton.

**Genèse du courrier**

A l’origine, 52 épisodes sont prévus, mais les « événements » de mai 68 (comme on disait) interrompent la diffusion. Ce n’est pas grave, Les Shadoks ont déjà produit un certain effet, et des premières lettres indignées arrivent au courrier de l’ORTF. Les événements de 68 passent. Comme dans pareils cas, l’état-major de la télévision est remercié. Se pose donc la question : que faire des Shadoks ? C’est alors que le service de la recherche orchestre le retour des Shadoks à la télévision. Jacques Martin, animateur très populaire de Midi Magazine, encourage les téléspectateurs qui apprécient ce programme à le faire savoir eux aussi en envoyant du courrier. Les lettres s’accumulent, avec bientôt autant de pour que de contre. La presse commence à en parler à son tour, la diffusion des Shadoks reprend au mois de septembre 1968 et une nouvelle série est mise en chantier pour 1969.

Voilà la genèse du volumineux courrier qu’a reçue l’ORTF, et donc de l’émission Les Français écrivent aux Shadoks.

Sonore Jean Yanne:
Évidemment nombreux sont ceux qui réclament autre chose et cette lettre est un exemple. « Donnez-nous des émissions éducatives plutôt que ces folies. Nous voulons des jeux, des concours instructifs. »

**Polémique**

Aucun autre programme de télévision n’avait jusqu’à présent suscité un tel débat. Il y a bien, régulièrement, des polémiques autour des programmes, mais la plupart sont très mineures. Par exemple, la fin du feuilleton sentimental Janique Aimée avait déçu et engendré des courriers de protestation, mais le public passa très vite à autre chose. La télévision est déjà une machine à créer de l’émotion et elle engendre régulièrement des petites réactions comme celles-ci. Il faut dire que, l’ORTF étant publique, et les possesseurs de télévision devant payer une redevance pour financer les programmes, les Françaises et les Français estiment que leur avis compte et doit être entendu.

Sonore Jean Yanne:
« Ce qui est encore plus pénible c’est qu’on paie grassement des employés pour qu’ils ne nous donnent pas satisfaction. Un vrai patron n’accepterait pas ça. Et c’est vrai dans toutes les lettres les gens disent nous payons la redevance, par conséquence nous sommes les patrons des gens qui travaillent à l’ORTF. Nous avons 40 millions de patrons. »

A côté de polémiques mineures, certaines sont à l’inverse très vives et qui engendrent beaucoup de courrier de téléspectateurs mécontents. La dernière grosse polémique en date concerne la violence dans les programmes, surtout les fictions policières, et particulièrement au moment de la diffusion de Belphégor le fantôme du Louvre en 1965, qui a été très critiqué pour une scène de suicide.

Sonore Jean Yanne:
« Passez-nous donc à la place un interlude sur l’un de nos magnifiques paysages de France qui ne manquent pas. »

Dans le cas des Shadoks, on a pas juste affaire à l’expression d’un mécontentement. L’opinion est totalement polarisée entre les pro et les anti-Shadoks. On a l’impression que personne n’est neutre sur le sujet (mais c’est aussi fait exprès pour alimenter la polémique). En tout cas, l’ORTF n’avais jamais reçu autant de courrier que pour les Shadoks.

Sonore Jean Yanne:
« S’il vous plait, de l’histoire en belle réalisation moderne française, en belles régions, les beautés en tous genres françaises. »

**Écriture de courrier**

Au début de chaque numéro de « les Français écrivent aux Shadoks » on peut lire un carton (c’est à dire une image fixe avec un texte) qui atteste « toutes les lettres lues par Jean Yanne sont authentiques ». Précision utile car certains courriers sont surprenants.

Sonore Jean Yanne:
« Quand on est normalement intelligent, on préfère voir des belles choses plutôt que vos morpions. Montrez-nous donc nos belles églises, nos beaux ponts, nos belles mairies d’art et nos bonnes gens. »

Ce qu’il faut garder à l’esprit, c’est que cela ne va pas de soi d’envoyer une lettre à la télévision quand on est téléspectateur. Cela demande un réel effort : il faut rédiger la lettre – à la main ou à la machine peu importe –, il faut la mettre dans l’enveloppe, il faut payer le timbre, et la poster ensuite. Or il y a des personnes pour qui l’effort est trop important. Il y a des personnes qui ont du mal à écrire, à mettre par écrit leurs avis, qui sont complexées par leur maitrise de la grammaire et de l’orthographe, et qui sont gênées à l’idée d’être lues par des personnes qui ont fait des études, des journalistes, des hauts fonctionnaires. Tout cela mis bout à bout, c’est plutôt de nature à dissuader les téléspectateurs d’écrire. Pour beaucoup de personnes, il faut donc une motivation particulière. Généralement, c’est une émotion forte, soit positive soit négative, qui va les pousser à effectivement écrire et envoyer leur lettre. Or beaucoup de téléspectateurs ont été indignés par Les Shadoks, au point d’écrire massivement. D’où des courriers parfois virulents.

Sonore Jean Yanne:
« La télévision, elle ferait bien de nous laisser dans le noir complet pour le bien de nos yeux et de nos nerfs. »

**Médiation / provocation**

Revenons à l’émission « Les Français écrivent aux Shadoks » et surtout son dispositif.

Du fait que Jean Yanne lise des lettres de téléspectateurs, on a l’impression d’avoir affaire à une émission de médiation. Il existe encore aujourd’hui un médiateur à France Télévision, un autre à Radio France, et les deux ont pour mission de répondre aux questions, aux inquiétudes, aux critiques formulées par les auditeurs et téléspectateurs. Leur but est de montrer que l’audiovisuel public est à l’écoute des contribuables, il est aussi d’apaiser les tension quand il y en a.

Sauf que, au lieu d’essayer d’éteindre la polémique, l’émission Les Français écrivent aux Shadoks la ravive au contraire. Il faut entendre Jean Yanne lire les lettres en se moquant des téléspectateurs, tout en donnant l’impression de donner raison aux détracteurs.

Sonore Jean Yanne:
« Je voudrais tout d’abord signaler aux téléspectateurs qui n’ont pas suivi depuis quelques temps cette remarquable émission que nous essayons dans la mesure du possible de faire supprimer cette émission qui effectivement est navrante si l’on en juge par les lettres. »

Les auteurs de la télévision font mine de s’auto flageller, et vont même jusqu’à proposer aux téléspectateurs mécontents des alternatives.

Sonore Jean Yanne:
« Effectivement les deux minutes pendant lesquelles on vous propose les Shadoks peuvent être meublées par autre chose. Et en fait deux minutes c’est pas long. Il y a tout un tas de choses que vous pouvez faire pendant l’émission des Shadoks. Si vous manquer d’imagination nous allons vous donner des suggestions. Voilà comment vous pouvez utiliser le temps des Shadoks. »

Et Jean Yanne pousse le vice jusqu’à inciter les téléspectateurs et téléspectatrices à adresser toujours plus de courriers à l’ORTF.

Sonore Jean Yanne:
« Voilà si ces suggestions ne vous paraissent pas bonnes, il y a d’autres choses que vous pouvez faire très certainement en vous creusant un peu la cervelle. Notamment vous pouvez utilisez ces deux minutes pour écrire, pour écrire à l’émission des Shadoks. Soyez forts, montrez-vous un peu, c’est vous qui payez la redevance, c’est vous qui envoyez les sous, alors allez-y, «Monsieur le directeur c’est un scandale, on n’en peut plus»… »

Jean Yanne et ses acolytes sont en fait dans l’impertinence totale – ce qui est  du jamais vu à la télévision de cette époque. Dès le premier épisode, il explique qu’il constitue une fosse à courrier avec les lettres, et demande aux postiers de les déverser devant la maison de la radio à Paris, à même le sol et sous la pluie.

Dans de nombreux épisodes Jean Yanne ne prend aucun soin des lettres de téléspectateurs : il les jette par terre, les retourne négligemment, c’est presque s’il ne les chiffonne pas. Dans une des dernières émissions, lui et Daniel Prévost lisent des lettres autour d’un poêle à bois – qui pour le moment éteint, mais qui semble tout prêt à être allumé grâce… eh bien grâce aux courriers. Cette façon de manquer de respect aux contribuables de la redevance est inédite à la télévision, et a du faire grincer pas mal de dents.

C’est, au final, une excellente manière de rouvrir gentiment la polémique autour des Shadoks, sans la prendre au sérieux. C’est aussi un bon moyen de faire parler du feuilleton, en prévision de la diffusion de sa deuxième saison inédite, laquelle doit arriver à la télévision dans le courant de l’année 1969.

==FIN==

Pour vous changer les idées, l’horoscope de la semaine du 15 au 21 mars 1969 lu dans Télé 7 Jours:

Bélier : une cure d’isolement vous aidera à résoudre des problèmes personnels.
Taureau : Après les récents efforts, vous mériterez bien un peu de repos moral et physique.
Gémeaux : Attention à la présence de Mars, affronter vos supérieurs hiérarchiques serait une mauvaise idée.
Cancer : Semaine combattive. En amour, attention au retour de flamme si vous jouez avec le feu.
Lion : La chance sourit aux audacieux. Attendez-vous à des remises en question.
Vierge : Ne reculez pas devant les défis. Dans votre couple, prévoyez des oppositions.
Balance : Une semaine productive et bénéfique. Votre bonne humeur sera utile à vos proches.
Scorpion : Grand dynamisme cette semaine, vos souhaits se réaliseront.
Sagittaire : Semaine déroutante, ne prenez pas de risque. Crise de confiance à venir.
Capricorne : Ne compliquez pas trop les choses dans votre foyer !
Verseau : Une semaine qui fera date dans votre vie sentimentale.
Poissons : Semaine intense, mais le soleil soutient vos projets. Événement heureux à prévoir.

C’est tout pour aujourd’hui.
Et comme on dit chez les Shadoks. (cri)

Les archives entendues dans cet épisode sont conservées par l’institut national de l’audiovisuel.

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