2001 les attentats du 11-Septembre

Les chaînes françaises interrompent leurs programmes peu après que plusieurs avions se sont écrasés sur des cibles symboliques et stratégiques des États-Unis. Partout dans le monde, ces attaques terroristes ont suscité la sidération. En France, les chaînes couvrent l’événement en direct et dans l’urgence. Ce jour-là, des erreurs sont commises, qui conduisent à la diffusion de plusieurs fausses informations.
Retour sur les éditions spéciales de TF1, France 2 et France 3 du 11 septembre 2001.

Sélection musicale:
•The Superman Lovers – Starlight
•Moby – Porcelain
•Coldplay – Yellow

Transcription de l’épisode

Nous sommes le mardi 11 septembre 2001.
Votre petite sœur écoute dans son baladeur cd un single de Lorie, d’Alizée ou des Spice Girls, votre grand frère s’enferme dans sa chambre pour écouter un album de Manu Chao ou de Noir Desir, tandis que Yannick Noah, Florent Pagny et Pascal Obispo tournent en boucle sur l’autoradio de vos parents.
Vous voilà de retour au début du XXIe siècle.

==INTRO==

Ouvrons le programme télé d’aujourd’hui et découvrons les émissions habituelles : Les Minikeums sur France 3, les Maternelles sur La Cinquième, Amour, gloire et beauté sur France 2, Le Bigdil sur TF1, et Burger Quiz sur Canal+.
Quelques émissions d’un style nouveau sont apparues. Le Morning Live sur M6 propose de dépoussiérer la formule de l’émission matinale au moyen de l’humour et d’une équipe de jeunes présentateurs parmi lesquels Michael Youn.
Autre nouveauté, TF1 vient de lancer la Star Academy, un télé crochet couplé à une émission de télé réalité. La télé réalité est le nouveau genre à la mode sur le chaînes commerciales. Depuis l’expérience Loft Story sur M6, qui a fait tant parler tout en devenant un phénomène auprès des jeunes, les chaînes commerciales misent sur la téléréalité.

== SUJET PRINCIPAL ==

Les programmes se déroulent dans la journée, et puis…

sonore Élise Lucet :
« Madame Monsieur bonjour, nous interromps nos programmes pour un flash spécial de la rédaction. Les deux tours du World Trade Center en plein centre de New York ont en effet été la cible de ce qui semble être un double attentat terroriste. »

Il est 15h30 quand TF1 et France 2 interrompent leurs programmes.

sonore David Pujadas:
« Ce flash spécial pour vous annoncer ces très spectaculaires explosions. Ce serait un attentat selon les médias américains, à New York, au cœur de Manhattan. »

***récap***

Par commodité, je vais récapituler les événements de la journée:

  • Il est 14h45 à Paris (soit 8h45 à New York City) quand un avion s’écrase dans la tour nord du World Trade Center.
  • 20 minutes plus tard un deuxième avion frappe la tour sud.
  • 15 minutes plus tard un troisième avion s’écrase sur le Pentagone à Washington D.C..
  • 20 minutes après, la tour sud s’effondre sur elle-même, puis la tour nord une demi-heure après.
  • Moins de dix minutes plus tard, un quatrième et dernier avion s’écrase au sol en Pennsylvanie.

sonore Élise Lucet :
« Vous voyez, vous découvrez cette image absolument incroyable du deuxième avion qui est donc venu se crasher, s’incruster dans la deuxième tour du World Trade Center. »

Les Etats-Unis ont déjà été des cibles, mais ils ne sont d’habitude pas attaqués sur leur territoire (seuls deux attentats s’y sont produits auparavant). Le fait que ce soit un attentat suicide rend l’attaque encore plus marquante. Et puis, les cibles choisies sont symboliques : les tours jumelles représentent la toute-puissance économique des États-Unis, mais aussi la mondialisation financière. Un chercheur allemand, Joachim Buttler a écrit que les tours jumelles de New York avaient un visage ambivalent puisqu’elles représentaient: « Au sens positif la cathédrale d’un occident libre, le bonheur et la prospérité d’un commerce mondial, ou, au sens négatif, la prétention impérialiste et l’emblème d’une Amérique qui réalise sa richesse aux frais de la misère dans le reste du monde. »

sonore Élise Lucet:
« Un troisième avion se serait écrasé sur le Pentagone… »

Quant au Pentagone, qui abrite le département de la Défense, c’est le symbole de la puissance militaire américaine.
Enfin, le quatrième avion qui s’est écrasé en Pennsylvanie se dirigeait vers Washington DC, la capitale, pour viser une cible politique symbolique, peut-être le Capitole ou la Maison Blanche.

Les terroristes ont donc réussi leur attentat, et en plus ils ont aussi réussi à attirer l’attention du monde entier dessus. Car en ce mardi 11 septembre 2001, toutes les chaînes de la planète vont monter ces images.

***Éditions spéciales***

Les chaînes françaises ouvrent chacune une édition spéciale d’information vers 15h30. Ce sont les présentateurs des JT du soir qui sont appelés pour les présenter, Patrick Poivre d’Arvor sur TF1, David Pujadas sur France 2, Élise Lucet sur France 3. David Pujadas est un nouveau venu sur le service public : il ne présente le JT de France 2 que depuis 8 jours, après avoir travaillé plusieurs années sur LCI, chaîne du groupe TF1. LCI, justement, est aussi mobilisée, de même que i>télévision, la jeune chaîne d’info continue du groupe Canal+ lancée en 1999, et sur laquelle Bruce Toussaint présente en ce jour l’édition spéciale.

***Images***

sonore Élise Lucet :
« A l’instant ces images nous parviennent, vous allez les découvrir avec nous. »

Les images. Il faut en parler, des images. Ces images, elles sont – et c’est triste à dire – spectaculaires. Tragiquement spectaculaires. D’abord il y a eu l’image des impacts, avec les explosions et les immenses gerbes de feu qui jaillissent des tours. Après quoi, il y a eu les images des tours éventrées et fumantes. Ensuite, les chaînes ont montré plusieurs personnes se jetant des fenêtres pour échapper au brasier à l’intérieur des tours. Puis, il y a eu l’effondrement des tours, lequel a soulevé un énorme nuage de poussière qui a englobé tout Manhattan.

Ces images ont été montrées en direct, et puis ensuite constamment rediffusées. J’ai moi-même été surpris de voir à quel point elles l’ont été. Une étudiante, Anne Dargenton, a fait le calcul. Je vous le livre. Sur TF1, la vidéo de l’avion s’écrasant sur la deuxième tour du World Trace Center, cette vidéo a été diffusée 102 fois entre 15h30 et 23h. Et plus encore, entre 15h30 et 16h, le téléspectateur de TF1 l’a vue en moyenne une fois toutes les 40 secondes. Quant à la séquence de l’effondrement des tours, elle a été diffusée en moyenne une fois toutes les 5 minutes de 16h30 à 23h[1].

C’est beaucoup pour des images d’une telle violence, pour des images – j’ai envie de dire – aussi traumatisantes. D’ailleurs Patrick Poivre d’Arvor le dit (je cite) « C’est un choc ». En effet, Patrick, c’est un choc.

On peut sans difficulté affirmer que le téléspectateur est ici confronté à des émotions très fortes : les siennes, celles qu’il ressent en voyant ces images ; et puis l’émotion des témoins qu’il partage. Et comme si cela ne suffisait pas, les présentateurs vont renforcer les émotions par leurs mots et par leur ton. Ils vont céder à la surenchère. Par exemple David Pujadas s’exclame « Incroyable, inimaginable, hallucinant, les mots font défaut pour qualifier la très vaste, la très spectaculaire opération terroriste menée aujourd’hui. » Comme si les images ne suffisaient pas, David.

***Des images confuses***

Bien sûr, les images ont énormément contribué à ce que ces attentats marquent les esprit. Il n’empêche que ces images sont un peu confuses. Elles sont confuses parce qu’elles sont diffusées dans le désordre. Le direct est constamment entrecoupé par des retours en arrière. Comme les chaînes disposent au départ de peu d’images, elles diffusent les vidéos inédites dès qu’elles les reçoivent. Il y a donc un va-et-vient constant entre le présent et le passé récent. Concrètement, un téléspectateur qui allume son écran peut très bien voir l’effondrement des tours avant le crash des avions. Autant dire que cela ajoute à la confusion et à la stupeur.

***Commentaire***

Il n’y a pas que les images qui tournent en boucle : le commentaire aussi.

Pendant plusieurs heures, les journalistes français de service à ce moment-là n’ont apporté aucune nouvelle information. Ils se sont contentés de relayer tous les communiqués, toutes les dépêches, toutes les réactions qui leur parvenaient. Plusieurs fois, ils se sont contredits. Plusieurs fois, ils ont annoncé imprudemment de fausses informations.

sonore Patrick Poivre d’Arvor :
« Là je vois que nous arrivent à l’instant des images, des images dont on va – je l’espère – me donner très vite la provenance ».

Cette après-midi du 11 septembre 2001, les journalistes français sont comme les téléspectateurs, ils voient les images américaines en direct et doivent les commenter à chaud, sans avoir le temps de les analyser.

Tout cela est problématique. Dans tels moments, les réflexes professionnels sont cruciaux pour ne pas diffuser de fausse information. Le métier de journaliste implique précisément de discerner le vrai du faux avant de diffuser une nouvelle. Or quand un journaliste commente des images qu’il n’a pas eu le temps de voir avant, il se met en danger. Quand un présentateur se fie à une source unique (les images), sans la croiser avec une autre, il contrevient à un principe essentiel de fabrication de l’information. Quand une rédaction diffuse tous les communiqués reçus, même si elle les met au conditionnel, elle abuse de la confiance des téléspectateurs.

***Confusions***

Or il y a eu d’autres moments de cafouillage, de confusion.

A 17h17, alors que les quatre avions se sont déjà écrasés, Daniel Bilalian annonce que trois autres avions seraient détournés, et que donc les attaques ne seraient pas finies. « Nouvelle menace sur la capitale américaine ! » annonce-t-il de façon dramatique. En fait, Daniel Bilalian parle des avions qui se sont déjà écrasés, mais la rédaction de France 2 semble s’être emmêlé dans la chronologie de la journée. Vingt minutes plus tard la chaîne apporte un correctif : il n’y a pas d’autres avions détournés. Daniel Bilalian, pour tout démenti, se contente de dire : « Difficile de raison garder, mais essayons de garder notre calme face à cet événement ». Un peu tard, Daniel.

***Le récit***

Une erreur plus grave concerne l’identification des auteurs des attentats. Rapidement après leur prise d’antenne, les chaînes françaises ont relayé que l’attentat était revendiqué par le « Front de libération de la Palestine ».

sonore Élise Lucet :
« Et à l’instant une organisation palestinienne a revendiqué la responsabilité des deux crash, même des trois crashs. »

Elles ont ensuite rapporté que la nouvelle de l’attentat avait suscité des élans de joie chez de nombreux palestiniens.

sonore Patrick Poivre d’Arvor :
« Les Palestiniens n’ont pas caché leur satisfaction, bien que Yasser Arafat ait exprimé toute sa compassion vis-à-vis de l’Amérique. Certains Palestiniens ont descendu dans la rue pour crier leur joue. Et du côté des autorités arabes, le ton est donc je vous le rappelle à la condamnation. »

Plus tard, les journalistes vont se rendre compte que la scène de joie qu’ils ont montrée n’était pas du tout représentative, qu’elle ne concernait qu’une dizaine d’individus, et qu’aucune autre scène du genre n’avait été recensée en Jordanie et en Israël. La revendication du Front de Libération de la Palestine sera démenti lui aussi un peu plus tard.
Sauf que le mal est fait : les téléspectateurs sont invités à penser que les Arabes du Proche et du Moyen-Orient sont anti-américains et soutiennent le terrorisme.

sonore Patrick Poivre d’Arvor :
« Alors devant l’ampleur de ces frappes et la barbarie de l’acte, on pense bien sûr en premier lieu au terrorisme islamiste qu’il vienne du Proche Orient ou d’Afghanistan. »

Ce n’est seulement qu’en fin d’après-midi, à partir de 17h55, que les journalistes vont explorer la piste d’Oussama Ben Laden et ne parler plus que de lui (sauf France 3 qui avait évoqué l’hypothèse dès la prise d’antenne). Sauf que… en ce 11 septembre 2001, les journalistes français ne disposeront d’aucune confirmation officielle que Ben Laden est bien l’auteur des attentats. Cela ne va pas les empêcher d’en faire immédiatement le suspect numéro 1.

sonore Patrick Poivre d’Arvor :
« Voilà, il faut dire qu’un certain nombre d’officiels – à l’instant un sénateur américain – semble aller vers cette piste Ben Laden. Les attentats pourraient porter la marque de Ben Laden. »

Malgré l’absence de toute confirmation, les chaînes françaises désignent Ben Laden comme l’auteur vraisemblable des attentats. Les journalistes ont beau utiliser le conditionnel, à partir du moment où cette seule piste est explorée puisqu’on ne parle plus que de Ben Laden, alors le téléspectateur est rapidement persuadé que c’est lui, l’auteur des attentats. D’autant que les chaînes diffusent des images terrifiantes : des vidéos sur lesquelles on peut voir Oussama Ben Laden, face caméra, proférer des menaces en arabe, ou porter des armes.
« Pour faire tourner la machine médiatique, il vaut mieux avoir un suspect dont on peut projeter des images qui font peur », a écrit James Cohen, chercheur en science politique à l’université Paris VIII[2].

Je parlais de confusion, elle se situe à plusieurs niveaux au cours de la journée.

Sur France 2, un correspondant parle de « galaxie terroriste islamique », tandis qu’une journaliste de France 3 emploie l’expression « nébuleuse islamique ». Déjà, il aurait fallu dire « islamiste », et non « islamique ». Ces expressions engendrent donc un amalgame entre les pratiquants de l’islam et le terrorisme. Ensuite, ces deux expressions, « galaxie » et « nébuleuse » sont ambiguës et même trompeuses. Elles donnent une image confuse du terrorisme, qui serait un réseau gigantesque et tentaculaire, sans chefs, sans organisation, avec juste une vague idéologie. A cette époque, le sujet du terrorisme islamiste est mal connu par les rédactions des JT, et les experts sont peu nombreux. C’est donc un terrain risqué pour de nombreux journalistes.

En cette journée du 11 septembre 2011, ces journalistes-là sont allés trop vite. Même si la thèse Ben Laden allait être confirmée peu de jours après.

Les mêmes journalistes ont rapidement évoqué la thèse d’une « guerre des civilisations », la fameuse théorie de Samuel Huntington selon laquelle il y aurait un affrontement ouvert entre des blocs, différents par leurs cultures et irréconciliables : l’Occident contre le monde de l’Islam radical.
En quelques heures, grâce à des commentaires de journalistes et d’experts qui passeront sur tous les plateaux français, l’attentat d’un groupe terroriste contre une cible américaine s’est transformé en déclaration de guerre contre l’Occident tout entier. Or affirmer cela, c’est donner du crédit au discours de Ben Laden lui-même, qui dit la même chose.
Un autre problème, c’est qu’une telle lecture de l’événement rend tout à fait acceptable l’idée d’une intervention militaire au Moyen-Orient. Puisque, de toute manière, ces deux mondes ne s’entendront jamais, alors il faut riposter, et réduire cet ennemi à l’impuissance. Nous ne pouvons pas nous entendre avec eux, c’est culturel. D’ailleurs, est-ce que des Palestiniens ne se sont pas réjouis de ces attentats et de tous ces morts ?

Voilà comment, à cause de plusieurs erreurs professionnelles commises au fil de la journée, à la suite d’analyses trop rapides, d’un manque de recul, et d’un manque de connaissances du contexte géopolitique, les chaînes françaises ont faussé la perception des attentats dans le public français. Il est étonnant de voir que malgré tout c’est un récit très cohérent de l’événement qui émerge à la fin de la journée, aussi sinistre soit ce récit : c’est le « nous » contre « eux ».

***La guerre ?***

sonore Patrick Poivre d’Arvor :
« Mesdames, Messieurs, bonsoir ou rebonsoir. Des scènes d’apocalypse, de guerre même, au cœur le plus profond, le plus symbolique des États-Unis. »

Oui immédiatement quand on voit de telles images, en tant que téléspectateur, on pense à une guerre. Parce qu’on a déjà vu des guerres au journal télévisé et que les images y ressemblent, avec les explosions et les morts. Ensuite parce que les journalistes le disent eux-mêmes : « Des images de guerre », dit Daniel Bilalian. « C’est la guerre », déclare Ulysse Gosset pour TF1 et LCI.

Il n’empêche, dans le courant de la journée, ces journalistes de télévision vont dérouler un récit comme s’il s’agissait d’une guerre. D’abord, puisqu’il s’agit d’attaques suicide avec des avion, les journalistes dressent un parallèle avec l’attaque de Pearl Harbor en 1941. Puis ils évoquent tous les attentats commis depuis contre les américains. Après quoi ils vont dérouler tous les conflits américains dans le monde, surtout au Proche et au Moyen-Orient.

Mais rapidement, le commentaire va dévier, de l’histoire vers la fiction.

***Cinéma***

sonore Patrick Poivre d’Arvor :
« La peur d’un incendie dans une tour a inspiré plusieurs films catastrophe, mais cette après-midi la réalité a dépassé cruellement la fiction. »

Parmi les commentaires qu’on peut entendre sur TF1, France 2 et France 3, plusieurs font des parallèles avec des films de cinéma.

sonore Patrick Poivre d’Arvor :
« Des attentats qu’on osait à peine imaginer dans les pires scénarios de catastrophe. »

On entend des références à « Peur sur la ville », à « Armaggedon ». Sur TF1, Jean-Pierre Pernaut affirme « Ça ressemble au scénario de la Tour Infernale ». Pareil sur LCI où un journaliste dit « Je vous rappelle qu’il ne s’agit pas de cinéma. Pardonnez-moi de vous le signaler ainsi. » David Pujadas compare Oussama Ben Laden à « un méchant de James Bond ». Tous ces journalistes, ne trouvant pas d’équivalent dans le monde réel, vont les chercher dans les films catastrophe. Daniel Bilalian dit même « Quand on regarde ces images, on a du mal encore à imaginer que ce n’est pas sorti d’un film de science-fiction ».

***Star Wars***

D’ailleurs. Quelque chose de très troublant s’est produit pendant le direct de TF1. A 16h14min et 59sec très précisément, l’image a été coupée pour être remplacée par un extrait de 3 secondes du film Star Wars. Oui oui, « le » Star Wars de George Lucas de 1977.

Je vous décris la séquence : Patrick Poivre d’Arvor est en train de communiquer avec un journaliste qui témoigne de ce qu’il observe. A l’écran, on voit un rediffusion de l’effondrement de la première tour. Puis, pendant que les journalistes continuent de parler, l’image bascule sur Star Wars pendant 3 secondes. Plus précisément, il s’agit de la scène pendant laquelle Yan Solo pilote le Millénium Condor, et que, Luke Skywalker tire au canon sur des chasseurs impériaux, et qu’il en abat un en s’écriant « je l’ai eu ». Puis, l’image revient sur le visage de Patrick Poivre d’Arvor.

Dit comme ça, on a du mal à le croire. Cela ressemble même à une légende urbaine. Sauf qu’on a des témoignages, à l’époque, de personnes qui vont bien vu ces trois secondes de Star Wars en plein milieu du direct de TF1. Un chroniqueur de Télérama confirme l’avoir vu. Des internautes ont échangé à ce sujet sur des forums de discussion. Et, moi-même, qui vous parle à ce micro, j’ai vu l’archive en question, conservée à l’Institut National de l’Audiovisuel, et je peux vous confirmer que ce n’est pas une invention.

La chercheuse Katharina Niemeyer[3] a mené l’enquête pour essayer de comprendre l’origine, la raison, une explication. S’agissait-il d’une erreur technique involontaire ? Ou d’un geste délibéré ? Est-ce que quelqu’un, dans la régie de TF1, a voulu faire une blague ? Est-ce qu’un technicien, totalement ébahi par les images des attentats, aurait décidé exprès de montrer une séquence d’un film de science-fiction, comme pour dire « cette fois ci, c’est pour de vrai » ? La chercheuse n’a jamais trouvé d’explication, et n’a jamais eu de réponse de la part de TF1.

Mais, on est d’accord que ce mystère, aussi surprenant qu’il soit, est finalement très anecdotique dans la journée.

***Public***

En réalité, peu de personnes devaient être devant leur téléviseur vers 16 heures ce 11 septembre 2001.

Le public qui regarde la télévision en début d’après-midi est constitué majoritairement de retraités, de personnes sans emploi, de mères de famille. En 2001, il n’y a pas de chaîne d’info continue gratuite. Seuls existent Euronews, LCI et i>télévision sur le câble et le satellite, et elles ne sont regardées que par un petit nombre de Françaises et Français. Il n’y a pas encore le réflexe d’allumer la télévision lorsque survient un événement. Surtout qu’il est alors extrêmement rare que les programmes soient interrompus par une édition spéciale.

C’est plus vraisemblablement par la radio que les Françaises et les Français ont appris la nouvelle dans le courant de la journée, et qu’ils auront allumé leur téléviseur, pour certains au fur et à mesure de l’après-midi, pour la plupart en fin de journée.

Comme on peut s’en douter, c’est tout de même un public massif qui a suivi les éditions spéciales de ce 11 septembre 2001. D’abord, entre 15h et 20h, TF1 a rassemblé 5,2 millions de téléspectateurs ; tandis que France 2 en a rassemblé 2,8 millions. Ensuite, au JT 20h, TF1 a rassemblé 11,3 millions de téléspectateurs de 4 ans et plus, soit 45,3% de parts d’audience ; pour le JT 20h France 2, c’étaient 5,33 millions de téléspectateurs (25,1% de parts d’audience).

Les téléspectateur•trice•s qui ont suivi l’événement en direct auront certainement eu du mal à couper leur téléviseur. On le comprend ces images provoquent un état de sidération. Elles nous fascinent d’une certaine façon. On veut savoir, on veut comprendre, mais surtout on veut voir. La scène est à la fois tellement inédite, tellement forte symboliquement, mais aussi – et c’est triste –tellement spectaculaire que l’on n’en décolle plus.

De plus, regarder la télévision nous donne l’impression d’être impliqué dans un collectif très large. Comme l’explique le chercheur Daniel Bougnoux: « Les médias mettent en commun le traumatisme. » A la fois parce qu’on ne peut pas échapper à ces images, mais aussi parce que les médias nous procurent la même expérience de l’événement. En fait, quand nous sommes toutes et tous chez nous devant notre écran, ce qui est en train de se construire c’est notre mémoire collective. Et les images de la télévision y contribuent au premier chef. On est comme captivé. On reste devant son écran, même quand il n’y a rien de nouveau, même quand les informations et les images tournent en boucle. Même quand les images en question sont horribles.

***Meubler***

sonore Patrick Poivre d’Arvor :
« Depuis cinq heures nous sommes en direct avec vous… »

Les chaînes françaises ont beaucoup « meublé » comme on dit, au cours de la journée.
Vers 17h, les chaînes ont disposé de toutes les images possible. Par la suite aucune nouvelle image ne s’est ajoutée à celles déjà disponibles. Peu de nouvelles informations arrivent. Les rédaction ont bien préparé quelques sujets nouveaux au cours de la journée, notamment sur l’historique des tours jumelles ou sur Oussama Ben Laden, mais il y a peu d’analyse. Ce qui se comprend étant donné que l’événement est encore tout chaud. En somme, le téléspectateur qui est devant son écran depuis qu’il est rentré du travail, mettons vers 17 ou 18h, et qui y est toujours à 23 heures, a reçu les mêmes informations, a vu les mêmes images, a entendu les mêmes commentaires, encore et encore. Seuls les invités changent sur les plateaux. Alors, notre téléspectateur peut quand même zapper entre TF1 et France 2 pour voir si les choses sont différentes sur l’autre chaîne. Mais elles ne le sont pas. La façon dont les deux premières chaînes couvrent l’événement est à peu près identique.

Alors pourquoi les chaînes gardent-elles l’antenne bien qu’elles n’aient rien de nouveau à annoncer ?

Première raison : les journalistes sont dans l’attente. Ils gardent l’antenne au cas où il se produirait un nouvel événement. La journée a en effet été scandée par plusieurs moments forts, on l’a dit, entre 15h30 et 17h, il s’est produit un nouvel événément à peu près toutes les demi-heures (les crashs, les effondrements, etc). Durant toute l’après-midi, les rédactions se sont demandé si d’autres attaques allaient survenir. Ce n’est aussi que dans le courant de la journée que les autorités américaines ont établi un lien entre ces attentats et Oussama Ben Laden. Les journalistes se sont certainement dit que peut-être que d’autres révélations allaient encore tomber dans la soirée. Dans cette éventualité, les journalistes n’ont pas coupé le direct.

La deuxième raison de garder l’antenne : pour se montrer à la mesure de l’événement.

sonore Patrick Poivre d’Arvor :
« …La pire journée de l’Amérique depuis Pearl Harbour. »

Tout au long de la journée, les journalistes (pas seulement en France mais aussi aux États-Unis) ont répété que ce qu’il s’est produit à New York City et Washington est un événement historique. Ces attentats n’ont en tout cas pas d’équivalent. Il y a donc une stupeur générale, un besoin d’explication, mais aussi le souhait de ne pas traiter l’événement trop légèrement.

Pour ces raisons, les journalistes ont gardé l’antenne jusqu’à 23h. En contrepartie, elles ont donc dû meubler, n’ayant rien de nouveau à apporter.

***Conclusion***

Quelle conclusion tirer de la couverture des attentats du 11-Septembre par les chaînes françaises ?

  • Pour Olivier Mazerolle, directeur de l’information de France 2, « il n’y a pas eu d’erreur, les rumeurs ont été présentées comme telles. »[4]
  • Le CSA a déclaré avoir « [apprécié] la retenue et la maîtrise dont la plupart des médias audiovisuels, télévisions et radios, ont fait preuve au cours des dernières semaines[5]. »
  • Globalement les chaînes ont fait le plein d’audience, et en France « les kiosques sont pris d’assaut » écrit Le Monde.[6]

Un bilan positif à première vue : les Français sont en demande d’information, et les chaînes y répondent.

Ce que l’on peut également en retirer, c’est qu’en ce 11 septembre 2001, on a assisté à la naissance d’un nouveau genre télévisuel : le direct d’information en réaction à des attentats. Ces dernières années, on en a eu beaucoup des directs de ce genre. Depuis les attentats de Toulouse en 2012, il y en a eu beaucoup des journées de ce type. Charlie Hebdo, l’Hyper Casher, le 13–Novembre, Nice, Strasbourg…

Et à chaque fois se repose la même question sur le difficile positionnement du journaliste qui doit annoncer et commenter des événements en train de se dérouler. Et à chaque fois se répètent les mêmes erreurs : des informations non vérifiées sont diffusées prématurément. Et à chaque fois les chaînes conservent l’antenne et meublent en rediffusant les mêmes images, en invitant les mêmes experts, en faisant réagir les mêmes politiques.

Les principes journalistiques et l’éthique professionnelle devrait éviter de telles situations. Ce n’était pas le cas en 2001, ce n’est toujours pas le cas aujourd’hui.

Et là je vais encore une fois citer la chercheuse Katharina Niemeyer : les attentats du 11 septembre 2001 ont mis en évidence que les journalistes de télévision ne sont pas préparés à couvrir de tels événements. Elle dit même que les journalistes rêvent qu’il survienne un événement de cette ampleur, malgré quoi, ils ne savent pas comment le couvrir en direct. Alors ils improvisent, ils agissent dans l’urgence, ils commettent des erreurs (notamment en raison du manque de recul sur l’événement en train de se produire). Et surtout ils meublent. C’est-à-dire, concrètement, les chaînes mettent en place un dispositif complexe et coûteux en direct, mais qui ne produit qu’une quantité infime d’information. On peut voir cela comme du temps d’antenne complètement gâché.

En 2001 Bernard Zekri était directeur de la rédaction d’i>télévision, une chaîne qui a elle aussi tourné en boucle sur les attentats du 11 septembre 2001. Pourtant, il déclare après coup (je cite) « L’info en continu, c’est une tradition qui nous vient des États-Unis. Et cela peut devenir dangereux quand on n’a plus d’histoire à raconter ni d’info nouvelle à donner, quand on se mord la queue ». Pas mieux, Bernard.

== LA BOURSE ==

Avant de refermer cet épisode, je vous propose de faire un tour par la bourse en ce 11 septembre 2001 : Toutes les valeurs ont chuté. CAC 40 : –7,39%. DAX : –8,49%. Dow Jones : –7,13%. Nasdaq : –6,83%. Seules les valeurs refuge ont grimpé comme l’or, le franc suisse et le pétrole.
Comme quoi, en ce 11 septembre 2001, même si l’Occident a vécu une de ses journées les plus dramatiques depuis des décennies, il est rassurant de voir que certains et certaines n’oublient pas leurs principes : vendre ses actions quand ça va mal.

C’est tout pour aujourd’hui.

_______________________

[1] Anne Dargenton, Lecture des images des attentats du 11 septembre 2001 diffusées sur TF1, France 2 et France 3 la première semaine. Entre réalité et fiction, mémoire de DEA en SIC, Université de Nice-Sophia Antipolis, 2003.

[2] James Cohen, « La thèse perverse de la « nébuleuse islamique » », Libération, 13/09/2001

[3] Katharina Niemeyer, De la chute du mur de Berlin au 11 septembre 2001 : le journal télévisé, les mémoires collectives et l’écriture de l’histoire, Éd.Antipodes, FMSH, 2011.

[4] Arrêt sur images, 15 septembre 2001, La Cinquième.

[5] Associated Press, « Attentats : le CSA appelle les médias à la vigilance », mercredi 3 octobre 2001, 18h44.

[6] « En France, les kiosques sont pris d’assaut », Le Monde, 14/09/01.

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